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Achille Mbembe: «Avec la disparition de Desmond Tutu, un cycle historique touche à sa fin»

Publié le lundi 3 janvier 2022  |  Jeune Afrique
Desmond
© Autre presse par DR
Desmond Tutu et N. Mandela.
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L’ACTUALITÉ VUE PAR… Chaque samedi, Jeune Afrique invite une personnalité à décrypter des sujets d’actualité. Décès de Desmond Tutu, début de la CAN, relations entre l’Afrique et les grandes puissances mondiales, perspectives pour 2022… L’intellectuel camerounais Achille Mbembe s’est prêté au jeu.

Après avoir été l’une des figures africaines majeures du sommet Afrique-France de Montpellier en octobre, Achille Mbembe est rentré au Cap, en Afrique du Sud, où il vit. C’est là que l’historien camerounais a appris la mort, le 26 décembre dernier, de l’archevêque Desmond Tutu, compagnon de combat de Nelson Mandela. La «vigie» de la nation Arc-en-ciel, qui doit être inhumée ce samedi 1er janvier dans la cathédrale Saint-Georges du Cap, avait demandé pour ses funérailles le cercueil «le moins cher possible».


Qu’a-t-il légué à l’Afrique du Sud, et au continent africain en général ? À l’aube de 2022, Achille Mbembe s’exprime sur certains des sujets qui ont fait l’année écoulée et devraient, à nouveau, marquer celle qui s’ouvre. Les relations des pays africains avec les grandes puissances, le sentiment-anti-français, les liens avec la Russie… mais aussi la Coupe d’Afrique des nations, qui débute dans quelques jours pour un mois.

Jeune Afrique : Cette nouvelle année débute par l’enterrement de Desmond Tutu. Comment l’Afrique du Sud vit-elle la disparition de cette figure de la lutte pour l’égalité ?

Achille Mbembe : C’est un pays qui s’interroge et qui a compris qu’il se trouvait désormais à un carrefour, tant l’archevêque Desmond Tutu aura été le symbole d’une certaine idée de cette nation.

Il portait l’idée d’une communauté en devenir par-delà les identités raciales, les inégalités économiques, les souffrances et les violences qui datent d’il n’y a pas si longtemps que cela. Surtout, il incarnait la conviction que le monde est à bâtir en commun. C’est pour cela que son décès ne touche pas seulement l’Afrique du Sud mais le monde entier.

Était-il selon vous la dernière grande figure africaine des luttes pour l’émancipation?

Oui, et c’est pour cela qu’on a le sentiment qu’un cycle historique touche à sa fin. Nelson Mandela, comme Desmond Tutu, sont nés durant le premier quart de ce XXe siècle, qui aura été celui de la lutte anti-coloniale et des indépendances. Ces deux hommes ont symbolisé ces grandes causes. Tutu, qui en aura été la dernière voix survivante, vient de s’éteindre.


Un cycle historique se termine, dites-vous. Comment qualifieriez-vous celui qui s’ouvre?

Ce qui est en jeu désormais, c’est de savoir si l’humanité sera capable de maintenir les conditions de son existence sur cette planète. Vu le péril écologique, c’est une question cruciale et urgente. L’Afrique est concernée au premier chef, car c’est le lieu privilégié où se manifestent ces nouvelles urgences, de la façon la plus injuste et la plus dramatique.

Le problème, c’est que l’on manque aujourd’hui de figures charismatiques qui mettent le doigt sur ces grandes questions et appellent à des ruptures historiques.

Êtes-vous pessimiste ?

Non, j’essaie de faire ma part du travail. J’ai participé à organiser le sommet Afrique-France car je suis convaincu qu’il est possible de faire bouger les lignes. Il ne faut pas se raconter d’histoires. Le monde traverse un moment difficile avec l’apparition de nouvelles rivalités, entre la Chine, les États-Unis, la Russie, le déclin de la démocratie libérale, l’essor technologique incontrôlé, sans compter la crise climatique donc. Il faut que chacun d’entre nous agisse.

Vous étiez une des personnalités centrales de ce sommet Afrique-France, organisé par Emmanuel Macron en octobre. Entendez-vous néanmoins le fort sentiment anti-français qui se fait entendre dans certains pays, notamment sahéliens ?

Avant d’accepter d’organiser ce sommet, j’avais moi-même alerté l’opinion au sujet de ce sentiment anti-français. Dans mes 13 recommandations à Emmanuel Macron, j’ai été clair sur les chances de la France de renouveler ses relations avec les Africains. Il nous faut refonder nos relations avec la France, mais aussi avec l’Europe, la Chine et les autres puissances.

Le continent est encore à la traîne des puissances du monde. Il peine à se constituer en tant qu’entité géo-économique, géo-politique et géo-culturelle autonome. Avec sa poussière de 54 États, son enchevêtrement de frontières aussi artificielles que poreuses, ses économies extraverties et l’absence de confiance en eux-mêmes que manifestent beaucoup d’Africains… il est difficile de voir comment s’en sortir. Une des choses déterminantes sera l’ouverture de l’Afrique sur elle-même. Ceci exige d’autres types de rapport entre les États et les sociétés et entre nos États et les États étrangers.


L’arrivée éventuelle de mercenaires russes liés à Wagner suscite l’espoir, comme en ce moment au Mali. Pensez-vous que ces nouveaux partenariats pourraient changer la donne?

Il ne suffira pas de remplacer un diable par un autre pour que l’Afrique s’en sorte. Il faut s’attaquer aux raisons qui semblent condamner le continent à n’avoir d’autre choix qu’entre le mal et le pire. L’Afrique doit trouver elle-même la solution.


L’année 2021 a également été marquée par de nouveaux putschs, en Guinée, au Tchad, au Soudan, et même un deuxième en moins d’un an au Mali. La solution face au défaut de gouvernance peut-elle venir des militaires?

Bien sûr que non, ces putschs sont une terrible régression. On assiste en ce moment à un recul vertigineux après les petites conquêtes réalisées dans les années 2000 en matière de contrôle des pouvoirs ou de redistribution des ressources nationales.
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