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La nouvelle approche militaire des autorités burkinabè est-elle risquée?

Publié le mercredi 21 decembre 2022  |  ISS Africa
Ibrahim
© Autre presse par DR
Ibrahim Traoré, nouveau patron du MPSR (Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration) au Faso.
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Sans un encadrement approprié, l’emploi de supplétifs civils armés risque d’aggraver les problèmes sécuritaires.


Au Burkina Faso, l’heure est à la mobilisation patriotique pour faire face aux groupes extrémistes violents qui occupent plus de 40 % du territoire national. La campagne de recrutement de 50 000 volontaires pour la défense de la patrie (VDP), lancée en octobre 2022 par les autorités issues du coup d'État du 30 septembre 2022, s’est achevée le 18 novembre.

Plus de 90 000 dossiers de candidature ont été réceptionnés au niveau des sites d'enrôlement, dépassant le nombre de places disponibles. Un tri a été opéré et ceux qui ont été retenus suivent une formation militaire de 14 jours.

Le recours à des supplétifs civils pour appuyer les Forces de défense et de sécurité (FDS) dans la lutte contre le terrorisme est expérimenté depuis 2020 sous la présidence de Christian Kaboré. Ils intervenaient particulièrement dans les régions de Kaya (Centre-Nord), d’Ouahigouya (Nord) et de Fada-n'gourma (Est). Les nouvelles autorités entendent généraliser leur déploiement en répartissant 35 000 VDP dans leurs communes de résidence et 15 000 aux côtés des FDS sur tout le territoire.

Le capitaine Ibrahim Traoré, président de la transition, a fait de la reconquête du territoire sa priorité, comme le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba qu’il a renversé. Alors que son prédécesseur avait envisagé, en plus des opérations militaires, un dialogue avec les groupes extrémistes, le capitaine Traoré semble parier davantage sur l’action militaire, basée sur le concept de défense populaire. Cette approche n’est pas sans rappeler la mise en place, en 1983, des Comités de défense de la révolution (CDR) sous Thomas Sankara dont la figure politique, fortement mobilisatrice, constitue une référence revendiquée par les autorités de la transition.

Traoré prône ainsi une implication de tous les burkinabè dans le combat contre les groupes terroristes. À cet effet, il a multiplié les échanges avec les acteurs nationaux: les éléments des différentes composantes des FDS, les VDP et les représentants des partis politiques et des organisations de la société civile. Il a appelé les uns et les autres à l’union et a insisté sur la nécessité d’une bonne collaboration entre les FDS et les VDP sur le terrain. Le capitaine Traoré a également invité les burkinabè de bonnes volontés à participer à l’effort de guerre en apportant leurs contributions en nature ou en espèces.

En outre, une campagne de recrutement exceptionnel de 3 000 militaires et de 1 400 gendarmes a été entamée pour renforcer les rangs des FDS. Le commandement des opérations du théâtre national (COTN) a été, d’autre part, réaménagé. Cette structure, créée en février 2022 pour coordonner les opérations de sécurisation du territoire et qui était rattachée à la présidence de la transition, est désormais placée sous l’autorité de l’état-major général des armées.

Des mesures de réorganisation des forces armées nationales (FAN) ont par ailleurs été prises. Il a été décidé d’augmenter le nombre des régions militaires de trois à six pour couvrir les régions du Sahel, de la Boucle du Mouhoun et de l’Est, qui sont les plus touchées par l’insécurité. Deux régions aériennes, six régions de gendarmerie et six bataillons d’intervention rapide (BIR) ont aussi été créés. L’objectif de cette réorganisation de l’armée est d’améliorer le maillage du territoire national pour contrer la progression des groupes terroristes qui sèment la terreur, assiègent des villes du nord, comme Djibo, et entravent l'acheminement de l’aide humanitaire.

Les choix opérés par les nouvelles autorités burkinabè, sur fond d’une volonté de diversifier leurs partenariats stratégiques, suscitent des réactions contradictoires. Certains burkinabè soutiennent cette option et se sont en majorité enrôlés comme VDP. D’autres sont, par contre, opposés à l’emploi de supplétifs civils dans une mission régalienne que les soldats de l’armée nationale, mieux équipés et au moral relevé, seraient en mesure d’accomplir.

Ce recrutement massif de VDP suscite des interrogations. Deux semaines sont-elles suffisantes pour former un combattant ? Le pays dispose-t-il des quantités d’armes et de munitions nécessaires pour doter les 50 000 VDP recrutés ? Quelles conditions de vie et de travail leur seront assurées ? Pour répondre au défi majeur de l’encadrement, la brigade de veille et de défense patriotique (BVDP), créée en juin 2022 pour regrouper l’ensemble des VDP et coordonner la défense civile du territoire, pourra-t-elle exercer le contrôle requis sur les nombreux groupes de VDP dispersés dans les 351 communes du pays ? L’éventuel déficit d’encadrement ne favorisera-t-il pas les abus et les exactions par ces VDP qui ne sont pas formés au respect des droits humains ?

L’approche ainsi privilégiée par les nouvelles autorités de Ouagadougou est un pari risqué. Elle semble procéder d’un contexte où les possibilités sont limitées face à l’urgence sécuritaire et humanitaire, alors que les autres options n’ont pas permis de renverser le cours de l’insécurité.

L'enrôlement des VDP n'a pas suscité l’engouement dans certaines zones, comme la région du Sahel au nord, ne permettant pas une représentativité suffisante de toutes les communautés. Le risque de tensions locales, susceptibles d’engendrer des cycles de violences ethniques, n’est donc pas exclu.

Une inquiétude supplémentaire concerne l’avenir de ces milliers de supplétifs civils. Ils pourront servir de vivier pour les recrutements futurs de soldats. Mais, le plus grand nombre ne sera certainement pas intégré dans l’armée. Le pays se retrouvera alors avec un grand nombre de civils armés, échappant à tout contrôle, qui peuvent aggraver les problèmes sécuritaires. Une planification est d’ores et déjà nécessaire pour prévoir le processus de leur démobilisation, leur désarmement et leur réinsertion futurs.


La précaution voudrait, dès à présent, que les groupes de VDP soient pleinement intégrés dans le dispositif militaire et sécuritaire déployé sur le terrain, en les soumettant à un encadrement rigoureux qui garantisse leur meilleur emploi et un contrôle strict de leur comportement lors des opérations. Un mécanisme de suivi des VDP doit être mis en place pour collecter les données sur leurs agissements, évaluer périodiquement leur efficacité et faire les ajustements nécessaires en temps réel.

Pour être efficaces, les efforts militaires entrepris par les autorités doivent, en plus de l’objectif de reconquête des espaces perdus, s'inscrire dans une perspective de stabilisation durable du territoire.

Les autorités devraient poursuivre les efforts de prévention de la violence et l’intensification de la réponse socio-économique, là où le contexte s’y prête. Elles ne doivent pas perdre de vue les gains potentiels du dialogue ouvert en avril 2022, entre les chefs communautaires et les groupes terroristes, avec l’aval du gouvernement précédent, pour inciter les combattants à se désengager des groupes et les aider à se réinsérer dans leur communauté. Et, dans l’hypothèse où le rapport de force sur le terrain deviendrait favorable, il faudrait envisager la possibilité d’ouvrir des discussions avec le niveau plus élevé dans les groupes qui en manifestent le désir.

Hassane Koné et Fahiraman Rodrigue Koné, chercheurs principaux, Programme Sahel, Bureau régional de l’ISS pour l’Afrique de l’Ouest, le Sahel et le bassin du lac Tchad
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